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Le domaine de Longchamp : du coupe-gorge au château

Ce week-end, le Domaine de Longchamp a ouvert ses portes au grand-public… L’occasion de revenir sur l’histoire de ce site exceptionnel au coeur du Bois de Boulogne, laissé en jachère depuis un quart de siècle. 

A l’époque, le Domaine est situé sur un vaste massif marécageux, couvert de forêt, la forêt de Rouvray, plus connue sous le nom de bois de Boulogne.Cette partie du bois, proche du village des Menus, était connue comme un « coupe-gorge » en raison des crimes perpétués par les gens de mauvaises vie.  

En 1255,  Isabelle de France, fille de Louis VIII (dit coeur de Lyon) et soeur de Saint-Louis (Louis IX) fonde sur le terrain l’abbaye royale de Longchamp – du latin « longus campus » longue plaine, aussi appelée couvent de l’Humilité Notre-Dame. S’y installé l’ordre des Clarisses venu de Reims. Neuf ans plus tard, celle qui marqua à tout jamais cette terre, Isabelle de France expie. Durant plusieurs années, la nouvelle s’ébruite que des miracles arrivent sur sa tombe. Très respectée, les soeurs commandent en son honneur, sous le règne de Louis XIV, une toile au peintre Philippe de Champaigne, la représentant en sœur, à genoux, couverte du manteau royal, soumettant le plan de l’Abbaye à la Sainte Vierge. Le tableau aurait mystérieusement disparu depuis 1791…

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Dessin de l’abbaye de Longchamp au XVIIIe siècle (source Gallica)


L’abbaye de Longchamp est un lieu de promenade très prisé. Ici, les fêtes religieuses de Longchamp étaient célébrées avec éclat. Le tout Paris, mais surtout les nobles venait se recueillir sur le tombeau de Sainte-Isabelle. Cela atteint son apogée lorsque mademoiselle Le Maure, cantatrice célèbre de l’Opéra, décida de prendre le voile à Longchamp. Tout le monde se précipita pour l’entendre. Il y avait dans l’église une telle affluence que l’on ne pouvait fermer les portes. Lorsque mademoiselle Le Maure quitta l’abbaye, l’habitude persista et l’abbaye recruta de nouveaux chanteurs de l’Opéra, sous prétexte de donner des concerts spirituels, qui rapportèrent beaucoup d’argent à l’abbaye. « Sous l’ancien prétexte d’aller entendre l’office à Long-Champ, tout le monde sort de la ville ; c’est à qui étalera la plus magnifique voiture, les chevaux les plus fringans, la livrée la plus belle« . Le scandale devint si grand, que l’évêque de Paris, mécontent que la foule se rendit à une église comme à un théâtre, fit fermer les portes de Longchamp en 1792.  Faute d’acquéreur, l’ensemble est rasé à la Révolution, deux ans plus tard.  

En 1852, le Bois de Boulogne est cédé par Napoléon III, à la Ville de Paris et la terre de Longchamp au Préfet, le Baron Haussmann. L’enclos et les dépendances de Longchamp furent réunis au bois de Boulogne. En 1857, la grange fut démolie ainsi que les bâtiments de la ferme et ce qui restait du mur d’enceinte. Seuls le souvenir du moulin (l’original étant en bois) et l’ancien pigeonnier de l’abbaye, transformé en même temps que chateau et le parc du domaine du baron par l’ingénieur ponts-et-chaussées, Jean-Charles Adolphe Alphand, en un donjon de 21m, habitable, subsiste de l’époque médiévale. Avec l’architecte Davioud, le Baron Haussmann y fit construire un Château, constitué d’un pavillon de deux étages, sommé d’un attique et flanqué de deux ailes basses en terrasse. Il y résida tous les étés pendant 13 ans. Le donjon lui fut utilisé comme belvédère pendant un demi-siècle, avant d’être relié au réseau électrique en 1899, ce qui permit l’installation du premier ascenseur privé de France, fait de métal et de bois de l’entreprise Roux-Combaluzier, Vernes, Guinet, Sigros & Cie .

Le château de Longchamp en 1909 (source Gallica)

Le château de Longchamp en 1909 (source Gallica)


Laissé à l’abandon, le domaine fut restauré en 1910 et conquit le coeur de François Sportuno
, un parfumeur, plus connu sous le nom de Coty, en 1926, qui entre les deux guerres entrepris de nouveaux travaux pour construire la grosse villa de pierre blanche, au fronton classique, que nous connaissons. 
A partir de 1949 et ce pendant 50 ans, le Domaine de Longchamp devient le plus important centre français de recherche sur l’enfance et ses pathologies, à l’initiative de Ludwig J Reichman (bactériologiste polonais, co-fondateur et président de l’Unicef de 1946 à 1950) et de Robert Debré, dont le nom est gravé sur la face nord du château. Le Centre international de l’enfance (CIE), devenu l’INSERM, émanation conjointe du Gouvernement français et des Nations unies, a pour objectifs de favoriser, dans les divers pays du monde, l’étude des problèmes de santé de l’enfant, et de contribuer à la formation ou au perfectionnement de personnels s’y intéressant. Le domaine l’abrita jusqu’aux années 90 avant un nouvel abandon. En 2005, WWF France et Good Planet y établissent leur siège, jusqu’à la passation du Domaine en 2015, à la Fondation Good Planet.

Sources: 

« Les jardins de Bagatelle à Paris, histoire et secrets » de Richard Khaitzine
« Isabelle de France et l’abbaye de Longchamp », de Gabrielle Joudiou
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63751920
http://hortibus.blogspot.fr/2009/12/le-moulin-de-longchamps-sous-la-neige.html
http://paris-bise-art.blogspot.fr/2016/03/ruines-de-labbaye-de-longchamp-des.html
http://derelicta.pagesperso-orange.fr/longchamp.htm
http://mapage.noos.fr/hubert.demory/longchamp.htm

Image couverture : Yann Arthus-Bertrand

Vanessa Colombier